Comment nettoyer des terres agricoles contaminées sans les excaver ni les brûler ? Une équipe de Yale propose une réponse étonnante : modifier le sol avec de la roche broyée, y cultiver du chanvre, puis transformer les récoltes en charbon végétal capable de piéger la pollution.

Des biosolides agricoles à l’origine d’une contamination invisible aux PFAS
Pendant des décennies, les stations d’épuration ont fourni des boues utilisées comme fertilisants agricoles. Riches en nutriments, ces biosolides recyclés ont séduit de nombreux agriculteurs en quête d’alternatives aux engrais pétrochimiques. Mais les eaux usées ont aussi charrié des PFAS issus d’usines, de cosmétiques, d’emballages alimentaires ou de revêtements antiadhésifs. Les champs ont ainsi accumulé, année après année, une pollution invisible.
Le piège frappe particulièrement les petites exploitations et certains producteurs biologiques. Beaucoup ont choisi ces fertilisants pour leur image plus naturelle, avant même que la contamination ne soit identifiée. Selon Jake Thompson, chercheur à l’université Yale, près de 1,2 million d’hectares de terres cultivées pourraient être fortement touchés rien qu’aux États-Unis.
Un coût de dépollution colossal qui rendait les sols presque impossibles à traiter
Les PFAS doivent leur surnom de « polluants éternels » à leur remarquable stabilité chimique. Leur structure repose sur une liaison carbone-fluor parmi les plus résistantes de la chimie organique. Dans les sols, ces molécules persistent très longtemps, migrent vers les nappes phréatiques et entrent parfois dans les cultures.
Les méthodes actuelles ressemblent à des opérations lourdes et destructrices. Les entreprises excavent les sols contaminés, les transportent ou les chauffent à très haute température. Ces procédés détruisent souvent la couche fertile et génèrent d’importantes émissions de carbone. Leur coût, compris entre 800 000 et 1,6 million de dollars par hectare, les rend presque inaccessibles aux agriculteurs.
À l’échelle des surfaces américaines concernées, les estimations atteignent 8 000 milliards de dollars. Ce chiffre vertigineux explique pourquoi tant de parcelles restent inutilisables. L’étude publiée en juillet 2026 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences propose pourtant une trajectoire radicalement différente, plus lente, mais bien moins destructrice.
Une stratégie innovante basée sur la mobilisation des PFAS puis leur capture végétale
La première étape repose sur une idée contre-intuitive. Les chercheurs épandent une fine couche de roche alcaline broyée, comme du basalte ou du calcaire, afin de rapprocher le pH du sol de 7. Dans ces conditions, certains PFAS gagnent en mobilité et deviennent plus accessibles aux racines, au lieu de rester fixés aux particules du sol.
Ensuite, les scientifiques mobilisent les plantes. Ils cultivent du chanvre et certaines graminées vivaces capables d’absorber progressivement le PFOS et le PFOA, deux composés particulièrement étudiés. Une fois récoltée, cette biomasse contaminée passe par une pyrolyse sans oxygène. Ce procédé dégrade les substances captées tout en produisant du biochar.
Les chercheurs réintroduisent ensuite ce biochar dans les champs. Sa structure poreuse retient une partie des PFAS restants et limite leur circulation. Le système forme ainsi une boucle : la roche libère les polluants, les plantes les concentrent, puis le charbon végétal les immobilise. Les équipes doivent encore tester ce scénario sur le terrain et sur de longues périodes.
Un processus long de vingt ans transformant progressivement les sols contaminés
La méthode ne promet aucune solution immédiate. Les chercheurs estiment qu’il faut répéter le cycle chaque année pendant près de vingt ans. Le coût annuel atteint environ 1 460 dollars par hectare, pertes agricoles comprises. Au final, la facture dépasse à peine 29 000 dollars, soit environ 55 fois moins que les traitements conventionnels les plus coûteux.
Cette approche lente pourrait aussi générer un bénéfice climatique inattendu. L’altération des roches et le stockage du carbone dans le biochar permettent de retirer jusqu’à 10,5 millions de tonnes de CO₂ par an, selon les modèles de Yale, si la méthode s’applique à grande échelle aux États-Unis. La dépollution ne détruit plus le sol : elle l’aide à se régénérer.
Le concept reste encore théorique et doit passer l’épreuve du terrain. La pyrolyse doit notamment garantir la destruction complète des PFAS sans sous-produits dangereux. Mais une question s’impose déjà : et si la dépollution des sols ne passait plus par la force, mais par une alliance lente entre la roche, les plantes et le temps ?
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
Étiquettes: PFAS, dépollution des sols, chanvre
Catégories: Écologie, Actualités