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Quand Venise dominait le livre en Europe, la chasse aux ouvrages interdits a transformé toute son industrie

Au XVIe siècle, Venise domine l’édition italienne et diffuse des millions de livres à travers l’Europe. Cette puissance la place pourtant au cœur d’un conflit entre commerce, foi et souveraineté. L’affaire Vincenzo Valgrisi montre comment la capitale du livre construit aussi un système durable de censure.

Un ancien livre imprimé ouvert montre plusieurs passages censurés à l’encre noire, évoquant la surveillance des ouvrages à Venise au XVIe siècle.
Un livre ancien porte les traces visibles de la censure, symbole du contrôle exercé sur l’édition vénitienne au XVIe siècle. Venise, capitale européenne du livre, devint aussi un laboratoire majeur de surveillance des textes. – DailyGeekShow.com / Image Illustration

De 1469 au XVIe siècle, Venise bâtit une industrie du livre capable de dominer le marché italien

En 1469, Johannes de Spira imprime à Venise les Epistolae ad familiares de Cicéron. Le 18 septembre, la République lui accorde un monopole de cinq ans sur l’imprimerie. Cependant, sa mort rapide libère le marché et attire bientôt des professionnels venus de toute l’Europe.

Entre 1469 et 1500, environ 200 imprimeurs connus produisent près de 3 800 éditions à Venise. Alde Manuce élargit ensuite le marché avec les classiques grecs et des formats plus maniables. Au XVIe siècle, les presses vénitiennes fournissent la moitié ou davantage des livres que produit l’Italie.

À partir de 1547, Venise renforce la censure sans abandonner le contrôle politique de l’Inquisition

Venise ne défend pas une liberté d’expression moderne. Elle contrôle déjà les privilèges, les licences et certains textes sensibles. Pourtant, le commerce du livre et les liens avec les territoires germaniques rendent une fermeture complète coûteuse et difficile.

Le 22 avril 1547, la République crée les Tre Savi all’Eresia pour encadrer l’Inquisition vénitienne. Le 17 mai, le Conseil des Dix étend leur compétence aux livres contraires à la foi. Dès lors, l’État vénitien coordonne mieux inspections, douanes et sanctions.

En 1548, les autorités saisissent plusieurs cargaisons et organisent des bûchers à Saint-Marc et au Rialto. Les juges condamnent Antonio Brucioli à une amende et deux ans d’exil. Ainsi, la surveillance cesse d’être ponctuelle et devient une politique durable pour l’industrie du livre.

Des catalogues de 1549 à l’Index de 1564, Rome impose un contrôle qui finit par modifier les textes

En 1549, Giovanni Della Casa fait préparer à Venise un catalogue des auteurs et titres suspects. Vincenzo Valgrisi l’imprime, mais les professionnels du livre protestent contre ses effets économiques. Le gouvernement retire rapidement cette première liste, puis abandonne aussi une tentative comparable en 1554.

En 1553, la destruction du Talmud montre que la répression dépasse désormais les seuls écrits protestants. Six ans plus tard, l’Index de Paul IV frappe aussi Érasme, Machiavel, Pietro Aretino et Rabelais. Malgré les protestations, Venise autorise l’Index romain en juillet 1559.

En 1564, l’Index tridentin assouplit certaines règles, mais installe durablement le contrôle des lectures. La formule donec corrigatur autorise le retour d’un ouvrage après correction des passages que les censeurs jugent problématiques. Dès lors, la censure ne détruit plus seulement des livres, elle modifie aussi leurs textes.

En 1570, les 1 277 livres de Valgrisi révèlent un marché clandestin déjà adapté aux interdictions

Le 18 août 1570, des inspecteurs fouillent le dépôt de Vincenzo Valgrisi à San Zanipolo. Ils y trouvent 1 277 volumes interdits, dont 400 Simolachri, historie et figure della morte. Surtout, 300 exemplaires se cachent derrière un faux titre annonçant les Épîtres de Cicéron.

Cette affaire révèle un marché clandestin capable d’utiliser faux titres, intermédiaires et cargaisons mêlées. Une étude récente estime qu’après 1559, les maisons exposées publient 6,6 ouvrages de moins et perdent 3,4 points de marché. Venise reste ainsi capitale du livre, mais aussi laboratoire européen de sa surveillance.

Par Eric Rafidiarimanana, le

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