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Une dalle de béton blanc de 85 000 m² recouvre en Sicile un village resté figé sous ses fissures depuis 1968

Pourquoi couler du béton sur un village rayé de la carte plutôt que de le reconstruire ? En Sicile, cette œuvre monumentale fige le deuil sous une carapace blanche. Elle invite ainsi le promeneur à traverser les fantômes du passé.

Vue aérienne du Grande Cretto blanc couvrant les ruines de Gibellina en Sicile.
Le Grande Cretto d’Alberto Burri recouvre les ruines de l’ancienne Gibellina tout en conservant, entre ses blocs blancs, le tracé des rues. – DailyGeekShow.com / Image Illustration

Le tremblement de terre de 1968 rase Gibellina en pleine nuit et laisse des milliers de familles sans abri

La terre tremble violemment dans la nuit du 14 au 15 janvier 1968. Une secousse de magnitude 6,5 frappe alors de plein fouet la vallée du Belice, au sud-ouest de la Sicile. Le cataclysme anéantit Gibellina en quelques secondes et jette des dizaines de milliers d’habitants à la rue.

Les autorités constatent vite l’instabilité du terrain rocheux. Par conséquent, l’État refuse de relever les décombres sur place. Des engins abandonnent ces décombres à leur sort pendant seize ans, tandis qu’une cité neuve émerge à l’écart.

L’artiste Alberto Burri imagine une carapace blanche de ciment pour immortaliser le tracé des rues disparues

En 1980, le maire Ludovico Corrao convie des créateurs renommés pour embellir sa commune moderne. Pourtant, le plasticien Alberto Burri prend tout le monde à contre-pied. Il délaisse la ville nouvelle et choisit d’intervenir directement sur le champ de ruines.

Son plan prévoit d’emprisonner les décombres sous une chape de mortier clair. Un solide treillage métallique consolide d’ailleurs cette masse de 1,50 mètre de hauteur. Cette gigantesque croûte respecte scrupuleusement l’ancien plan cadastral en laissant des failles ouvertes.

Les ouvriers ne nettoient aucun débris avant de couler la matière. De ce fait, les fondations, les meubles brisés et les jouets d’enfants demeurent emmurés pour toujours. L’artiste transforme ainsi un champ de désolation en sanctuaire mémoriel permanent.

Le chantier pharaonique traverse trois décennies d’obstacles avant de s’achever pour le centenaire du peintre

La première benne de ciment se déverse sur la colline en 1984. Toutefois, le manque d’argent paralyse rapidement les travaux après cinq années d’efforts. Le chantier s’interrompt brutalement en 1989 avec un tiers seulement de la surface prévue.

Alberto Burri s’éteint en 1995 sans contempler son grand dessein achevé. Heureusement, une seconde phase de travaux relance le projet entre 2011 et 2015. L’inauguration officielle couronne enfin cette épopée le 17 octobre 2015, pour le centenaire de l’artiste.

Cette sculpture monumentale forme un rectangle de 350 mètres par 280 mètres sur le coteau. De plus, elle couvre désormais 85 000 m² dans la province de Trapani. Les observateurs comparent souvent cet ensemble aérien à un puzzle craquelé posé sur la terre.

La promenade au cœur des crevasses silencieuses fige la mémoire tout en divisant les anciens habitants locaux

Les marcheurs s’engagent librement dans ces couloirs profonds creusés entre les blocs. Ces fissures guident d’ailleurs leurs pas le long des voies de circulation d’avant la catastrophe. Seul le vent d’Italie trouble aujourd’hui le calme absolu de ce labyrinthe minéral.

À vingt kilomètres de là, Gibellina Nuova expose près de deux mille sculptures modernes. Pourtant, l’ancien site de Burri suscite encore de vives controverses parmi les rescapés du séisme. Plusieurs riverains lui reprochent son manque d’explications historiques face à la douleur vécue.

Par Eric Rafidiarimanana, le

Source: sciencepost.fr

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