Retracez l’histoire de l’ukiyo-e, cet art ancestral qui a popularisé la culture japonaise en Europe

Retracez l’histoire de l’ukiyo-e, cet art ancestral qui a popularisé la culture japonaise en Europe

Lorsque le pays du Soleil-Levant s’ouvre au commerce avec l’Europe lors du XIXe siècle, les estampes japonaises deviennent une source d’inspiration majeure pour les grands graveurs français puis pour les peintres impressionnistes. Dépeignant des scènes de la vie quotidienne ou du folklore japonais, le mouvement de l’ukiyo-e trouve son origine dans les gravures sur bois avant de se développer et d’aborder de nouveaux sujets avec des artistes comme Utamaro, Hokusai et Kuniyoshi.

La première chose qui peut surprendre lorsque l’on s’intéresse à l’ukiyo-e, c’est la vision qu’en ont les Occidentaux par rapport aux Japonais. Pendant longtemps, le mouvement était considéré vulgaire sur l’archipel puisqu’il était d’abord utilisé pour représenter de jolies femmes, des courtisanes ou des prostituées avant de toucher à des sujets plus vastes. L’ère Edo commençait, laissant derrière elle le règne militaire des daimyos pour voir apparaître une nouvelle aristocratie venue des classes marchandes. Les estampes de scènes érotiques (shunga) se fabriquent rapidement et se vendent encore plus vite.

IL ÉTAIT CENSÉ REPRÉSENTER LA VIE DE TOUS LES JOURS

Ainsi, la réputation de base du mouvement de l’ukiyo-e est celle de quelque chose de banal, toujours attendu et souvent vulgaire. Bien entendu, c’est une pensée réductrice puisque le mouvement se développe à une allure fulgurante grâce à des artistes clefs osant proposer de nouveaux sujets pour leurs estampes. Dans tous les cas, l’ukiyo-e qui se traduit par images du monde flottant, était censé représenter la vie de tous les jours, et en ce sens, précède le réalisme artistique du XIXe siècle. Cette notion vient de la philosophie bouddhiste et est censée traduire la nature éphémère de toutes choses.

C’est une façon d’accepter la mort et tout ce qui l’accompagne. Mais les populations qui connaissent enfin des décennies de paix avec l’ère d’Edo s’éloignent de cette pensée et souhaitent au contraire y dépeindre la vie. Le mot résume alors la philosophie zen, comme le décrit Asai Ryoi dans Les Contes du monde flottant en 1665 : « Vivre uniquement le moment présent, se livrer tout entier à la contemplation de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier et de la feuille d’érable… ne pas se laisser abattre par la pauvreté et ne pas laisser transparaître sur son visage, mais dériver comme une calebasse sur la rivière, c’est ce qui s’appelle ukiyo. »

Grâce à la gravure sur bois où l’on appose des couleurs, la reproduction des estampes est peu coûteuse. Il suffit d’appliquer le papier sur le bloc de bois pour en faire une copie et on peut en faire plusieurs centaines avant qu’il ne faille graver un autre bloc et repeindre les couleurs. Qui dit peu coûteuse, dit grande production et donc grande dispersion, s’intégrant progressivement dans les foyers japonais. Pour se démarquer des autres, certains artistes osent des sujets plus sensibles et se font parfois arrêter. C’est le cas de l’une des figures du mouvement : Kitagawa Utamaro (1753 – 1806).

Lorsque l’on parle de la perception vulgaire de l’ukiyo-e, c’est souvent son nom qui revient. Malgré cette réputation, à peine un tiers de son oeuvre traite des courtisanes et maisons closes. Mais au-delà de ça, il est celui qui a introduit le portrait dans l’art de l’estampe, qui deviendra un genre à part entière, l’okubi-e. La formation de l’ukiyo-e tel qu’on le connaît remonte pourtant à la première moitié du XVIIe siècle, avec Hishikawa Moronobu (1618 – 1694), qui s’inspire de nombreux peintres comme Kano Hideyori et développe ses estampes sur bois tout au long de sa vie. Rarement en couleurs, ses oeuvres sont la plupart du temps des impressions monochromes à l’encre noire (sumizuri-e).

D’autres artistes se mettent à la pratique, mais Moronobu est le premier à signer ses oeuvres suite à la demande grandissante de commandes, assurant leur authenticité. Une bonne partie des maîtres japonais de l’estampe viennent de Kyoto, ce qui est le cas de Nishikawa Sukenobu (1671 – 1750) qui, tout comme Utamaro, sera interdit d’exercer après avoir produit trop de scènes érotiques, parfois de personnages jugés trop proches des centres de pouvoir. Cela ne l’empêchera cependant pas de continuer en secret tout au long de sa vie.

Le premier grand changement artistique provient des oeuvres de Okumura Masanobu (1686 – 1764), qui s’inspire des tableaux européens pour intégrer la perspective à l’ukiyo-e tout en raffinant les scènes de nombreux détails et de couleurs. Les reproductions tout en couleurs deviennent de plus en plus populaires et permettent à d’autres artistes de se pencher sur le mouvement avec plus d’intérêt. L’influence occidentale se fait d’autant plus sentir dans la seconde moitié du XVIIIe siècle avec Harunobu et Toyoharu qui produisent des estampes flirtant avec le romantisme tout en améliorant les techniques développées par Masanobu.

À partir de là, chaque grande figure du mouvement va trouver un moyen de se démarquer des autres en se concentrant sur un registre en particulier. Si Utamaro développe des portraits plus fins et réalistes que les versions idéalisées du passé, Katsushika Hokusai (1760 – 1849) se laisse influencer par les peintres chinois pour traduire la spiritualité du Japon. Ses estampes de paysages cristallisent les origines chinoises, la tradition japonaise et l’influence occidentale dans des chefs-d’oeuvre intemporels. Il est surtout connu pour Les Trente-six vues du mont Fuji et La Grande Vague de Kanagawa, qui reste l’estampe la plus connue de l’Histoire.

Son oeuvre influença tous les grands maîtres européens de son siècle, de Alfred Sisley à Vincent van Gogh en passant par Claude Monet et participe à l’émergence du japonisme. Utagawa Kuniyoshi (1797 – 1861), l’un des grands maîtres de l’estampe, voit en Hokusai le zénith artistique du mouvement et s’inspire de ses paysages pour produire des oeuvres très expressives et dramatiques. Sa série des Cent huit héros chinois (Suikoden) le propulse sur le devant de la scène artistique japonaise et lui permet d’étendre son oeuvre vers des sujets fantastiques.

SON ŒUVRE INFLUENCE LES GRANDS MAÎTRES EUROPÉENS COMME VAN GOGH OU MONET

On y trouve des scènes de combats aux détails incroyables et surtout l’apparition de scènes fantastiques s’inspirant du folklore asiatique et en particulier des yokai. Son gashadokuro (squelette géant mangeur d’hommes) est par exemple l’une des estampes les plus frappantes de l’histoire de l’estampe japonaise. L’une de ses estampes traversera les océans pour atteindre les ports français et largement influencer les grands graveurs du XIXe siècle, Gustave Doré (1832 – 1883) en tête. Kuniyoshi est aussi connu pour son amour des animaux, que ce soit les chats qu’il incorpore à des dizaines de ses estampes ou des spécimens plus rares comme des tigres.

Le dernier grand maître de l’estampe avant le déclin, c’est sans aucun doute Utagawa Hiroshige (1797 – 1858). Il se passionne pour l’oeuvre d’Hokusai et de ses vues du mont Fuji pour développer un style poétique. Lors d’un voyage reliant Kyoto à Edo, il prend le temps de faire des croquis de paysages pour ensuite les compiler dans son magnum opus : Les Cinquante-trois Stations du Tokaido. Cela deviendra l’oeuvre la plus populaire, reproduite et vendue de l’histoire du mouvement de l’ukiyo-e. Ironique puisque la mort de l’artiste est considérée comme la fin du mouvement et du genre.

Malgré les tentatives de ses fils de poursuivre l’art de leur père, l’ukiyo-e connaît un rapide déclin durant la restauration de Meiji marquant la fin de l’époque d’Edo et le début de l’ère Meiji. Le Japon ouvre entièrement ses portes à l’influence occidentale et beaucoup de marchands rachètent des stocks entiers d’estampes pour les revendre au prix fort en Europe où les artistes s’en inspirent pour leurs peintures et gravures. La mort de l’ukiyo-e au Japon marque le début du japonisme en Europe et sensibilise plusieurs des meilleurs artistes du XIXe siècle jusqu’à la fin de la Belle Époque.

C’est avant tout les changements historiques et politiques engendrés par l’époque d’Edo qui va permettre le développement de l’ukiyo-e. Les artistes détournent une notion philosophique du bouddhisme pour produire des estampes de la vie quotidienne. Les grands maîtres se font connaître avec des registres qui vont du portrait au paysage en passant par le fantastique avant de voir leurs oeuvres traverser les océans pour influencer les artistes européens du XIXe siècle. Quelle oeuvre du mouvement de l’ukiyo-e vous fascine le plus ?

Un homme n’est vieux que quand les regrets ont pris chez lui la place des rêves.

— John Barrymore