Ruth Baden Ginsburg, doyenne de la Cour suprême des États-Unis, s’est éteinte le 19 septembre à 87 ans, des suites d’un cancer. Devenue une icône féministe de par sa vie personnelle et les combats juridiques qu’elle a menés, elle était probablement la plus populaire des juges de la Cour suprême. Elle n’a eu de cesse de défendre les opprimés tout au long de sa carrière. Sa mort laisse l’Amérique orpheline, et l’inquiétude commence à poindre dans les rangs démocrates, car son successeur pourrait bien faire basculer la Cour suprême dans le camp conservateur.

Une défenseuse acharnée des droits des femmes

Joan Ruth Bader est née le 15 mars 1933, à New York, plus exactement à Brooklyn, au sein d’une famille juive de la classe moyenne. Son premier prénom est très vite abandonné car jugé trop courant pour l’époque. C’est sa mère, qui meurt d’un cancer alors que Ruth est encore au lycée, qui lui enseigne la valeur de l’indépendance, et qui l’encourage à poursuivre ses études. Elle sort major de promotion de l’université Cornell, membre de la prestigieuse Ivy League, où elle y rencontre son mari, Martin Ginsburg. En 2018, elle racontait à propos de son expérience à Cornell : « Je suivais des cours de chimie à l’université Cornell, et mon professeur m’a dit, parce que j’avais des doutes sur mes capacités dans cette matière, il m’a dit qu’il me ferait passer un examen blanc et c’est ce qu’il a fait. Le lendemain, le jour de l’examen, c’était le même sujet. Et je savais parfaitement ce qu’il voulait en retour. »

Elle entame ensuite des études de droit à Harvard, domaine encore majoritairement masculin, où le doyen demandait aux 9 femmes admises (face à 491 hommes) pourquoi elles venaient prendre « la place d’un homme compétent ». Elle enseigne ensuite le droit à l’université Rutgers, où on lui explique que son salaire va être réduit. Quand elle demande pourquoi elle doit gagner moins qu’un homme qui a les mêmes expériences qu’elle, on lui répond qu’il a une famille à nourrir, tandis qu’elle a un mari qui gagne bien sa vie. Elle devient ensuite la première femme à enseigner le droit à la prestigieuse université Columbia. Tout ceci l’amènera à se consacrer à la défense des droits des femmes, mais également de toutes les discriminations cachées, également les inégalités genrées dont sont victimes les hommes. Par exemple, elle gagne l’affaire Charles E. Moritz, du nom d’un célibataire qui s’était vu refuser de bénéficier d’exemptions fiscales pour aider sa mère malade, sous prétexte qu’il ne s’était jamais marié. C’est à partir de ce moment que Ruth Bader Ginsburg (RBG) va s’employer à défendre tous les types de familles, comme l’explique l’historien français Romain Huret à Libération.

― Rob Crandall / Shutterstock.com

A sa sortie de l’université Columbia, elle est boudée par les cabinets d’avocats new-yorkais. « J’avais trois choses contre moi, racontera-t-elle plus tard. Un, j’étais juive. Deux, j’étais une femme. Mais, le plus grave, c’est que j’étais la mère d’un enfant de 4 ans. » Mère très jeune, elle a élevé sa fille tout en terminant ses études. Lors de l’affaire Reed contre Reed, sa première victoire, elle a rédigé un dossier de 88 pages recensant toutes les inégalités envers les femmes dans la loi américaine. Aujourd’hui connu comme le « grandmother brief », il est toujours utilisé par les avocates féministes. Elle est également à l’origine d’une loi sur l’égalité salariale entre les femmes et les hommes, ainsi que de l’admission des femmes dans une académie militaire. En 1993, à 60 ans, elle est nommée juge à la Cour suprême par Bill Clinton, et devient la 2e femme à occuper ce poste. Dans les années 2000, après le départ à la retraite de Sandra Day O’Connor, elle reste la seule femme à la plus haute juridiction américaine. En 2000, elle s’oppose à ses collègues qui avaient tranché en faveur de George W. Bush dans le contentieux qui opposait ce dernier au candidat démocrate Al Gore, au sujet du résultat de l’élection présidentielle. Son fameux « I dissent » (« Je ne suis pas d’accord ») est resté dans les annales. Elle est surnommée par les jeunes « Notorious RBG », en référence au rappeur Notorious BIG.

Une pluie d’hommages

Elle était même devenue un objet marketing. Son visage, ou bien sa célèbre formule, étaient vendus sur des t-shirts, des mugs… À sa mort, de nombreux hommages lui ont été rendus, et continuent de l’être actuellement. Le président Donald Trump a salué une « vie exceptionnelle », malgré son intention de la remplacer à moins de 2 mois de l’élection présidentielle.

Joe Biden, rival démocrate de Donald Trump, a de son côté rappelé que « Ruth Bader Ginsburg s’est battue pour nous tous, et elle était très aimée ». Elle était « une héroïne américaine » ainsi qu’« une voix infatigable dans la quête de l’idéal américain suprême : l’égalité de tous devant la loi ». De son côté, l’ancien président Barack Obama a rappelé que RBG « s’est battue jusqu’au bout, avec une foi inébranlable en notre démocratie et ses idéaux ».

Le monde de la musique lui a également rendu hommage, ainsi que le président Emmanuel Macron, l’un des premiers chefs d’État étrangers à s’exprimer sur le sujet. « Une femme d’exception s’en est allée. Ruth Bader Ginsburg a mené toute sa vie un combat universel pour la justice, l’égalité entre les femmes et les hommes et le respect des droits fondamentaux. Son immense héritage continuera de nous inspirer. » Mais, plus important encore, des centaines d’Américains ont convergé dès l’annonce de sa mort, et aujourd’hui encore, devant la Cour suprême, pour rendre un dernier hommage à celle qui était une icône du féminisme. Des dessins, des fleurs, des bougies, des petits cailloux… Autant de marques d’attachement d’un peuple à une juge qui a oeuvré à la défense des opprimés.

Une âpre bataille juridique qui s’annonce

La mort de RBG vient semer le trouble à moins de 2 mois de l’élection présidentielle. En effet, la nomination des juges à la Cour suprême est l’apanage du président. Donald Trump et les républicains veulent donc la remplacer sans tarder par un juge conservateur, afin d’avoir une majorité au sein de la plus haute juridiction américaine. Les démocrates, eux, veulent attendre l’élection en espérant que ce sera Joe Biden qui nommera le prochain juge. Ils appellent également à respecter les volontés de RBG, qui avait souhaité que sa mort ne précipite pas l’annonce d’un nouveau juge. « Mon vœu le plus cher est de ne pas être remplacée tant qu’un nouveau président n’aura pas prêté serment », a-t-elle dicté à sa petite-fille juste avant sa mort.

Le chef des républicains au Sénat, Mitch McConnell, a d’ores et déjà affirmé qu’il organiserait le vote (une fois le nouveau candidat désigné par le président, il doit être validé par le Sénat, où les républicains sont majoritaires). Il est taxé d’« hypocrisie » par les démocrates, car il avait refusé de voter pour le candidat de Barack Obama en 2016, sous le motif que l’élection présidentielle était trop proche. « On dirait que le sénateur McConnell a perdu sa foi dans le jugement des Américains et veut se presser pour attribuer le siège à la Cour, tout comme le président. Ils veulent juste maximiser leur pouvoir », a critiqué l’ancien président démocrate Bill Clinton. Si Donald Trump nomme un juge conservateur à la Cour, cette dernière comptera désormais 6 conservateurs sur 9, faisant craindre des régressions sur des avancées du XXe siècle comme l’avortement, les droits des homosexuels ou encore le port d’armes.

« Je suis inquiète pour mes enfants. Quel sera leur avenir si les républicains parviennent à installer un sixième juge conservateur [sur neuf] à la Cour ? Quelle marge de liberté auront-ils ? », s’inquiètent de nombreux Américains au Monde. Donald Trump a confirmé son souhait de nommer un nouveau juge dès la fin de cette semaine. Deux candidates sont pressenties pour remplacer RBG : Amy Coney Barrett, 48 ans, juriste connue principalement pour sa longue carrière académique dans une université catholique et ses articles de doctrine juridique qui, selon ses détracteurs, sont largement influencés par ses convictions religieuses. L’autre est la magistrate d’origine cubaine Barbara Lagoa, 52 ans, ancienne juge à la Cour suprême de Floride et exerçant actuellement dans une cour d’appel fédérale d’Atlanta. Elle vient d’un État pivot (la Floride), qui peut faire basculer le résultat de l’élection, ce qui est à son avantage.

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