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Jean-Claude vous livre un témoignage bouleversant : sa vie dans la rue

Avec une enfance digne des Misérables, dix ans de cabane et trente ans de rue, Jean-Claude n’a jamais pu jouir d’une véritable intimité. Bains-douches, toilettes publiques et amour en pleine rue, le grand-père du quartier Jaurès (19ème arrondissement) à Paris a dû, comme beaucoup d’autres, s’adapter. Mais même sur le trottoir, on a besoin d’un coin à soi. Jean-Claude lui, n’a jamais bougé du sien et l’a même aménagé. Il est aujourd’hui une figure du quartier. Les riverains, il les a connus tout-petits et les a vus grandir. Et pour la majorité d’entre eux, Jean-Claude est ici chez lui.

« Tu vas pas t’asseoir par terre, dis ! Attends voir… » Jean-Claude, 63 ans, tire une chaise pliante de sous son lit et m’invite à prendre place. Le grand-père sait recevoir. Il éteint le poste de radio branché sur France Info. Un cadeau du poissonnier. Assis sur un matelas avec sommier, vêtu d’une petite doudoune bleue marine, les jambes croisées, Jean-Claude regarde le quartier s’agiter. Son coin, il l’a installé ici il y a près de trente ans, un peu par hasard, à l’angle des rues de Meaux et Sadi-Lecointe (19ème), sur un grand bout de trottoir.

Jean-Claude s’est calé contre le mur d’un immeuble résidentiel avec terrasses à tous les étages. Celle du premier fait office de toit pour son installation, « c’est pratique, au cas où y pleut ». Deux tables, un lit, quelques chaises, un caddie et une photo plastifiée de son chien Rocky II (parce que Rocky I nous a quittés), voilà à quoi se résume le spot de Jean-Claude. Mais ce petit espace, c’est le sien et il y tient. « Y a même les verres, des couteaux et des fourchettes en plastique ! », lance-t-il satisfait.

© Benjamin Girette
© Benjamin Girette

Après trente années passées sur le trottoir, Jean-Claude est maintenant une figure du quartier. La grande majorité des riverains l’apprécient et lui déposent un petit quelque chose en passant. Aujourd’hui même Rocky II a droit à du poulet acheté chez le boucher par une voisine. La grande table placée à gauche de son lit est recouverte de provisions. « Ce soir, on va manger du collier d’agneau avec des navets et des patates. On va faire ça sur le barbecue. »

UNE COLLOC ARROSÉE À DÉFENDRE

Le barbeuc’, c’est un cadeau d’Amoro, un jeune du coin. Lui n’est jamais bien loin, généralement adossé aux barrières avec ses potes, à quelques mètres de l’ancien, là où les voisins garent leurs scooters. Jean-Claude le connaît depuis qu’il est tout petit, quand « ses parents le trimbalaient dans la poussette ». Amoro a aujourd’hui 31 ans et considère Jean-Claude comme un grand-père. Quelqu’un qui lui a « évité de faire quelques conneries » et qui a aussi participé à son éducation. C’est également Amoro qui a apporté Rocky II à Jean-Claude. « Quand ma chienne a eu sa portée, j’ai pensé à lui direct, je me suis dit que psychologiquement il se sentirait moins seul. Une bête, c’est une protection aussi. Y a des gens qui essaient de le voler donc c’est comme une alarme. »

« MAINTENANT, C’EST LA FRANCE LIBRE ! ON SE DÉMERDE PARTOUT. ON PEUT TIRER UN COUP SUR LE TROTTOIR, PERSONNE DIRA RIEN. »

Dans la rue, il faut savoir protéger le peu que l’on a et Jean-Claude ne compte pas se laisser voler. « J’ai mon couteau et s’il est pas content, y a encore le hachoir ! » Comme pour montrer qu’il ne plaisante pas, il plonge alors sa main derrière le lit et en sort une lame de cinquante centimètres. Des fumeurs de crack aux réfugiés installés sous le métro aérien, la misère prend différentes formes dans le quartier. Personne ne se fait de cadeau. « Y a pas longtemps on m’a piqué mon portable, c’est le type qui tient la boutique de cigarettes électroniques en face qui me l’avait acheté. »

© Benjamin Girette
© Benjamin Girette

Pour sa protection, Jean-Claude peut aussi compter sur Vinay, son coloc’ et ami mauricien. Les deux hommes se sont connus quand Jean-Claude était hébergé chez Emmaüs, il y a plus de deux ans. En plus de l’amitié, tous deux partagent la passion du pinard et la bouteille de rouge n’est jamais bien loin; là, il se trouve qu’elle était dans la main de Vinay. Le colocataire s’est donc installé un matelas à même le sol, il y a de ça un an, près du grand-père. Parfois, il part quelques jours on ne sait où mais revient toujours. Jean-Claude ne rate jamais une occasion de le taquiner : « Il s’appelle pinard, ah non Cambras [NDLR : nom de vin bon marché], ou plutôt vinaigre, ah non je sais, Vinay ! »

L’AMOUR LIBRE SUR LE BÉTON

La coloc’, ça a du bon. A 63 ans, Jean-Claude fatigue, c’est donc Vinay qui fait les courses et promène Rocky II. En revanche, la cohabitation complique les romances de Jean-Claude. « Maintenant, quand elles voient sa gueule, elles se barrent », plaisante-il, une Winston au bec. Avant, il y avait Manon, « une mannequin ! ». A ce moment-là, Jean-Claude est hébergé par l’association Emmaüs. Manon a passé plusieurs mois là-bas, avec lui dans sa chambre. Mais quand Jean-Claude, après quatre ans d’hébergement, est renvoyé pour avoir frappé un autre résident, il revient rue de Meaux. Manon passe alors plusieurs semaines avec lui, à partager son matelas, aux yeux de tous. « La gueule qu’ils faisaient les petits jeunes là quand elle se réveillait le matin, avec ses cheveux longs. Eux, ils sont pas capables de trouver une gonzesse, ils passent leur temps au bistrot. »

Un an a passé depuis son départ pour les Pays-Bas mais Jean-Claude sait que Manon reviendra un jour, « à l’improviste ». Pendant toutes ces années de rue, ce bourreau des cœurs assure ne s’être jamais empêché de vivre l’amour. « Maintenant, c’est la France libre ! On se démerde partout. On peut tirer un coup sur le trottoir, personne dira rien. C’est l’habitude… Par contre, faut pas aller sur les Champs, les flics te chassent à coups de matraque. » L’intimité, on la trouve, on la provoque, même dans la rue.

© Benjamin Girette
© Benjamin Girette

Mais Jean-Claude n’a plus sa forme de jeune homme. L’expérience de la rue a creusé son visage fatigué. Aujourd’hui, il fait plus vieux que son âge. Son poumon se décolle et l’empêche de monter un escalier. « J’ai pas de souffle et même quand il gèle, je transpire comme un con ». Son traitement se résume à des inhalateurs subtilisés par une voisine infirmière à l’hôpital. Un sur la table pour la réserve et le second toujours coffré dans sa poche. Il le sort d’ailleurs en guise de démonstration, le place dans sa bouche et le presse en aspirant un grand coup. « Voilà, on fait comme ça. »

PAYER UN BOCK POUR ALLER PISSER 

Malgré son état de santé précaire, Jean-Claude ne bénéficie plus d’aucune aide depuis qu’un jour, furieux, il a balancé ses papiers dans le Canal Saint Martin. « Maintenant, c’est les poissons qui encaissent ma retraite, même la carte vitale, ils l’ont s’ils sont malades. » En écoutant ses quintes de toux d’ancien fumeur de Gitanes, Amoro et les autres jeunes du quartier lui ont déjà proposé de l’emmener en voiture à l’hôpital. Mais Jean-Claude est têtu et a toujours refusé. Une consultation à l’hôpital pourrait vite se transformer en séjour longue durée en pneumologie. Son petit chez lui serait rapidement détruit par les agents de la voirie. Et qui s’occuperait de Rocky II ? « Ils vont le mettre à la SPA et là-bas, les chiens de sans-abri, ils les tuent ; donc moi, je m’en fous de ma santé, un jour ou l’autre, je vais crever là, c’est sûr. »

« MOI, JE PEUX PAS AVOIR DE MICROBES, JE SUIS NÉ DEDANS ! »

Sans souffle, difficile de se rendre régulièrement aux bains-douches au bout de la rue pour faire sa toilette. Et même lorsqu’il pouvait encore courir le 100 mètres, Jean-Claude y allait à reculons. « Il faut y aller de bonne heure, t’attends quatre heures si tout va bien et si y en a qui vont vite, mais sinon tu te douches pas. Et pis c’est dégueulasse, y en a qui chient dedans. » Alors parfois, Jean-Claude ne se douche pas pendant deux mois. Pour lui, ce n’est pas un problème, la rue, la saleté, il est habitué. Et son corps aussi. « Moi je peux pas avoir de microbes, je suis né dedans ! » Pourtant, Jean-Claude présente bien. Sa chemise blanche qui dépasse de la doudoune n’est pas noircie, son Jeans gris ne semble pas tâché.

© Benjamin Girette
© Benjamin Girette

L’épreuve quotidienne qui lui complique vraiment la vie, c’est de remonter les escaliers du Royal, le bar-tabac d’en face. Jean-Claude a l’habitude d’utiliser leurs toilettes en journée. « Quand c’est le père, ça va, j’y vais gratos. Mais si c’est le fils qui gère la boutique, je suis obligé de payer un bock pour aller pisser. » Les toilettes publiques, il y a renoncé ; trop loin et « trop dégueulasse ». Jean-Claude prend beaucoup de précautions pour ne pas gêner les riverains et évite d’uriner dans la rue, alors qu’il y habite. Ce n’est pas le moment de faire de vagues. Plusieurs locataires de l’immeuble contre lequel il a établi son petit chez lui, ont lancé une pétition pour le faire déguerpir. « J’y tiens à mon coin mais un jour ou l’autre, ils vont me virer. »

IL ÉTAIT UNE FOIS LES MISÉRABLES

Où pourrait-il aller, Jean-Claude ? Nulle part. Et la majorité des riverains et des commerçants du quartier le savent. La plupart d’entre eux ne souhaitent pas le voir partir. Ils sont au moins une dizaine à venir à sa rencontre lors de notre entretien pour lui apporter des cigarettes, un billet et à manger. Ou tout simplement pour lui demander de garder un sac le temps d’aller faire une course. Car Jean-Claude aussi rend service et écoute ceux qui s’arrêtent pour discuter. « Elle, elle était pas bien avant, elle a raté son bac, la pauvre », dit-il lorsqu’une jeune fille repart après l’avoir salué. Jean-Claude semble connaître le quartier et ses habitants mieux que personne. La rue de Meaux, c’est chez lui. Ce bout de mur, c’est chez lui. Et s’il pouvait, il y collerait des posters « de mer ou de chevaux dans les marais de Camargue ». Une décoration en guise de bol d’air, histoire de voir autre chose que le bitume parisien.

Avant Paris, la vie n’était pas rose non plus et les moments d’intimité quasi inexistants. Jean-Claude est né à Laroche-Migenne dans l’Yonne. Et la description de son enfance fait davantage penser aux Misérables qu’à La Petite maison dans la prairie. Son père, mutilé de guerre, reste à la maison tandis que sa mère s’occupe des seize rejetons. « Des pourritures », précise Jean-Claude. « Mon père, c’était un cinglé : quand j’étais petit, il a pris une chienne et lui a coupé la tête devant moi. » Le vieux se fait également la main sur les enfants. Jean-Claude n’est pas très proche de ses quinze frères et soeurs. ll quitte la maison avant sa majorité et ne reviendra plus.

A partir de là, si on fait le compte, la plupart de ses années à l’abri, Jean-Claude les a passées derrière les barreaux. Il écope de plusieurs peines pour vol qui, cumulées, avoisinent les dix ans de placard entre Fresnes et les Beaumettes. De ses séjours à l’ombre, le grand-père garde des tatouages réalisés « avec trois aiguilles, à l’arraché ». Une étoile sur l’avant-bras et sur la main, les cinq points du prisonnier, symbole du condamné coincé entre les quatre murs de sa cellule. « Au début c’est dur mais après tu t’habitues, et puis, si tu peux travailler, t’es toujours un peu en liberté. »

ANGÉLIQUE ET LA PÊCHE

A sa sortie de prison, sans diplôme ni qualification particulière, il part à Lyon et enchaîne les petits boulots. Peintre en bâtiment, déménageur ou encore scieur de bois. Et s’il s’embrouille un peu dans les dates, Jean-Claude se rappelle que c’est à cette période qu’il rencontre Jeannine. Ils resteront ensemble cinq ans et auront une petite fille, Angélique, née le 20 novembre 1980 à Voiron (Haute-Savoie). « Je travaillais beaucoup, jusqu’à tard le soir. Une nuit, elle est partie avec la petite. » Jean-Claude n’a plus jamais revu sa fille. « En un sens, tant mieux pour la petite. Elle doit avoir 36 ans maintenant. Je l’ai vue sur Internet. J’ai tapé son nom, j’ai vu sa photo mais j’sais pas où elle est. »

© Benjamin Girette
© Benjamin Girette

Après le départ de sa compagne, Jean-Claude décide d’aller plus au sud. Il fait un peu de bricolage dans un laboratoire à Saint-Tropez puis devient garde-malade dans une bourgade au dessus de Nice. La capitale paraît offrir plus d’opportunités, Jean-Claude arrive alors à Paris et sa première nuit, il la passe dehors. La journée, il bosse comme déménageur, reçoit un petit salaire journalier et rentre le soir dormir rue de Meaux. « On tient un temps mais à la longue, tu peux pas travailler en vivant dehors », assure Jean-Claude. Trente ans après, il est toujours là.

« J’AIMERAIS AVOIR MON PROPRE LANCÉ AVEC DES APPÂTS POUR POUVOIR ALLER PÊCHER DANS LE CANAL »

Entre les quinze frérots, la taule et le trottoir, l’espace privé, au fond, Jean-Claude n’y a presque jamais goûté. Ce qui lui reste, c’est ce bout de trottoir aménagé, ses petites affaires et les moments de détente et d’évasion, qui ne sont pas si nombreux. Jean-Claude adore la pêche. Quand je l’ai rencontré, il revenait d’une journée avec les Robins de la rue. L’association propose entre autres des sorties personnalisées pour les sans-abri. Les bénévoles les ont donc emmenés, lui, Vinay et Rocky II pour une journée de pêche au bord de la Marne. « Avec eux, tu peux boire, pêcher, on fait aussi des barbecues. Ils m’ont même proposé de monter une baraque en bois sur le périph’. Ils sont sympas, c’est des jeunes et ils viennent me voir tous les vendredis. »

Ce qui plaît à Jean-Claude, c’est qu’on lui demande enfin ce dont il a envie ; ce qui n’est pas le cas de la majorité des associations. « À Emmaüs, ils te proposent que des activités qui leur font plaisir à eux ! Par exemple des sorties cinéma, parce que le film les intéresse et hop ! On y va ! » Alors à mon tour, j’ai demandé à Jean-Claude ce qui lui ferait plaisir. Au début, pour plaisanter, il a répondu « un aller-simple pour l’Australie ». C’était un peu ambitieux. Quelques jours plus tard, je suis repassée chez lui. Il était dans la même position que la première fois, assis sur son lit, les jambes croisées, une clope à la bouche. Il avait réfléchi et m’a dit : « J’aimerais avoir mon propre lancé [ndlr : canne à pêche] avec des appâts pour pouvoir aller pêcher dans le Canal. »

Message reçu.

Par Mathilde Rochefort, le

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