Elle est la première femme noire aux États-Unis à être devenue millionnaire. Madam C. J. Walker a récemment été l’héroïne d’une mini-série Netflix, son histoire, pourtant peu connue du grand public, fascine. Fille d’esclaves, elle a réussi à s’imposer dans le monde des affaires avec sa marque de produits de beauté. Toutefois, son ambition ne s’arrête pas à l’argent ou la notoriété : par ses produits, elle a pu permettre aux femmes noires de pouvoir utiliser des produits qui n’agressaient plus leurs cheveux, et a permis à nombre d’entre elles de sortir de la misère, grâce à l’institution qu’elle a fondée.

Une fille d’esclaves qui a atteint le haut de l’échelle sociale

Sarah Breedlove nait le 23 décembre 1867 à Delta, en Louisiane. Elle est la première de sa famille à naître libre : ses parents, anciens esclaves dans les plantations de coton, ont été libérés lors de l’abolition de l’esclavage en 1865, soit tout juste 2 ans plus tôt. Toutefois, les conditions de vie des Noirs étaient encore loin d’être idéales, des groupuscules de suprémacistes blancs oeuvrant à terrifier les populations noires pour s’assurer la domination. C’était le cas par exemple du groupe terroriste des Chevaliers du camélia blanc, qui tuaient, torturaient, violaient… pour conserver cette domination.

Quand elle a 7 ans, Sarah perd ses parents. Elle déménage avec sa soeur et son beau-frère dans le Mississippi. Son beau-frère est violent, alors pour lui échapper, elle épouse Moses McWilliams, un ouvrier, alors qu’elle n’a que 14 ans.

Quelques années plus tard, en 1887, elle se retrouve veuve avec une fille de 2 ans, Lélia, et pas d’argent. Elles partent s’installer à Saint-Louis, dans le Missouri, où vivent les frères de Sarah. Là-bas, elle trouve du travail en tant que cuisinière et blanchisseuse, et se marie pour la seconde fois. Toutefois, ce mariage prend fin suite aux violences de son époux. Sarah continue de travailler pour subvenir aux besoins de sa famille.

Devenir Madam C. J. Walker

Au fil des années, Sarah réalise que, comme de nombreuses autres femmes noires aux États-Unis, elle commence à perdre ses cheveux. Son travail de blanchisseuse, où elle est confrontée à de multiples produits mauvais pour ses cheveux, est en cause, ainsi que son extrême pauvreté : comme beaucoup d’Américains pauvres au tout début du XXe siècle, elle n’a pas accès à l’eau courante, ni à la possibilité de se laver les cheveux suffisamment, et les produits qu’elle utilise sont agressifs.

En 1904, elle commence à travailler pour Annie Turnbo Malone, une entrepreneuse, après avoir utilisé son produit pour cheveux. Elle devient vendeuse pour les produits de Mme Malone. Mais elle ne compte pas s’arrêter là et, avec le savoir qu’elle a acquis en matière de fabrication de produits pour cheveux, elle décide de lancer sa propre affaire.

Elle déménage à Denver et y rencontre Charles Joseph Walker, ou C. J. Walker, qui deviendra son 3e mari. Elle se fait connaître sous son nom et fonde son entreprise : Madam C. J. Walker Manufacturing Company. Selon Blair Underwood, interprète de Charles Walker dans la mini-série Netflix Self Made, qui retrace la vie de la millionnaire, « le fait qu’elle soit connue comme Madam C. J. Walker est un signe de l’époque, elle devait être connue en fonction de sa relation avec un homme ». Elle commence à vendre son produit en faisant du porte-à-porte et avec une stratégie de communication extrêmement forte : elle apparait sur tous ses produits, afin de leur donner plus de poids.

Une école pour sortir les Afro-Américaines de la misère

Son entreprise lui permet d’embaucher plus de 40 000 Noirs, leur permettant ainsi de sortir de la pauvreté. À Indianapolis, où elle a déménagé en 1910 et ouvert sa manufacture, après son 3e divorce, elle ouvre une école où elle forme ses futurs agents de vente. Elle permet ainsi à 25 000 femmes noires de sortir du déterminisme social dans lequel elles sont maintenues, en leur permettant d’être autre chose que blanchisseuses, domestiques ou cuisinières.

L’usine de Madam C. J. Walker

Toutefois, son succès a été volontairement ignoré par certains entrepreneurs noirs. Parmi eux, Booker T. Washington, une figure importante, ne l’a même pas laissé s’exprimer lors de la prestigieuse National Negro Business League Convention en 1912. Ce à quoi elle a répondu avec aplomb : « Vous n’allez sûrement pas me claquer la porte au nez. Je suis une femme qui vient des plantations du Sud. J’ai été promue dans la blanchisserie. De là, j’ai ensuite été promue à la cuisine. Et de là, je me suis promue moi-même dans l’industrie des soins capillaires. J’ai construit ma propre entreprise sur mon propre terrain ! » Elle a depuis régulièrement été invitée lors de ces conventions.

Une généreuse philanthrope et un héritage important

Madam C. J. Walker fut aussi une généreuse donatrice, dont le souhait, plus de gagner de l’argent, était d’aider la communauté noire, notamment les femmes, à s’en sortir. Elle a donné 1 000 $ pour fonder un centre YMCA (une ONG de bienfaisance) au sein de la communauté noire. Elle a ainsi donné une voix à une communauté qui n’arrivait pas à se faire entendre.

Aujourd’hui, Madam C. J. Walker reste célèbre pour avoir été, en quelque sorte, précurseur dans sa manière de faire des affaires. Sa communication, avec le fait de mettre son visage sur ses packagings, en faisait une sorte d’influenceuse avant les réseaux sociaux. Lors de ses prises de parole en conventions, elle en profitait pour faire passer des messages politiques, et présenter son succès comme un modèle de l’entrepreneuriat au féminin.

En mars, Netflix a adapté sa vie dans une mini-série, Self Made, retraçant son histoire peu ordinaire. Elle est jouée par l’actrice oscarisée Octavia Spencer. Sans aucun doute, au-delà de sa capacité à s’être extraite de la pauvreté, Madam C. J. Walker restera célèbre pour avoir permis à des dizaines de femmes de s’émanciper.

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