
De nouvelles preuves archéologiques et biochimiques illustrent l’importance des excréments d’oiseaux marins pour le développement de la civilisation précolombienne Chincha, qui a prospéré pendant des siècles le long de la côte sud péruvienne.
Des analyses isotopiques révélatrices
Située à environ 200 kilomètres au sud de Lima, la vallée côtière de Chincha est irriguée par la rivière du même nom, mais ses sols sableux se révèlent pauvres en nutriments, compliquant la culture à long terme. Pour les anciens habitants de la région, la solution se cachait sur un archipel situé à une vingtaine de kilomètres au large, abritant d’importantes colonies de cormorans, des fous du Pérou et des pélicans.
Dans le cadre de travaux publiés dans la revue PLOS ONE, Jacob L. Bongers et ses collègues ont examiné 35 épis de maïs datés de 1150 à 1675 de notre ère. Les concentrations isotopiques d’azote mises en évidence ont permis de confirmer l’utilisation substantielle du guano, puissant engrais naturel, pour enrichir les sols de la vallée et maximiser les rendements.
« Elles indiquent que les Chinchas importaient et utilisaient délibérément des engrais marins pour améliorer la production agricole dès le XIIIe siècle, probablement avant », écrivent les chercheurs. Si des découvertes similaires avaient été réalisées dans le nord du Chili, il s’agit de la preuve la plus solide à ce jour de son rôle sur la côte sud du Pérou.
Des chroniques coloniales espagnoles corroborent ces conclusions : elles décrivent des communautés côtières collectant le guano à l’aide de radeaux et soulignent son importance stratégique pour l’agriculture. Certains récits mentionnent également une gestion étroitement contrôlée par les Incas.

Le rôle central du guano
Selon les auteurs de la nouvelle étude, cette augmentation des rendements agricoles a permis de soutenir l’expansion géographique et démographique rapide du royaume de Chincha, qui a connu son apogée entre 1200 et 1450 de notre ère. « Ces grandes quantités de maïs lui ont permis d’étendre son influence politique et de développer des relations commerciales longue distance le long de la côte pacifique, consolidant son rôle en tant que puissance régionale majeure jusqu’à son intégration à l’empire inca », détaillent-ils.
Plus globalement, ces récentes découvertes soulignent une nouvelle fois l’importance des ressources environnementales dans la complexification des sociétés anciennes.
« En établissant un lien entre un sous-produit biologique en apparence insignifiant et l’essor d’une grande entité politique préhispanique, ces travaux contribuent à éclairer les liens entre les écosystèmes naturels, l’innovation humaine et le développement social et politique dans le monde andin », conclut Bongers.
L’année dernière, une étude avait révélé que le guano contribuait à atténuer le réchauffement climatique en Antarctique.