Si le sud de Manhattan est aujourd’hui réputé pour ses quartiers d’affaires et résidentiels, au XIXe siècle, il abritait Five Points, connu pour être un véritable coupe-gorge et où se côtoyaient les plus redoutables gangs de la ville.
Construit sur d’anciens marécages, Five Points était surpeuplé et insalubre. Souvent présenté comme le « véritable berceau de la pègre américaine », il rassemblait les New-Yorkais les plus démunis (ouvriers travaillant dans des ateliers clandestins, immigrés et esclaves libres), qui tentaient de survivre dans cet enfer urbain, mêlant taudis, commerces et bordels.
Dans ses rues, le quotidien était difficile, violent, et la vie souvent courte. Les gangs mettaient l’endroit à feu et à sang, des émeutes raciales éclataient régulièrement, et les maladies se répandaient comme une traînée de poudre.
Ces bandes rivales, utilisant des signes distinctifs, sont apparues à Manhattan au début du XIXe siècle. Les Bowery Boys, composés essentiellement de pompiers, arboraient des chemises rouges et des chapeaux haut de forme, les Shirt Tails (littéralement les queues de chemise) portaient des vêtements débraillées, et les Plug Uglies des chapeaux de castor surdimensionnés. Les Dead Rabbits avaient quant à eux l’habitude de jeter un lapin mort aux pieds de leurs adversaires avant une bagarre.
Les Bowery Boys, probablement le plus infâme des gangs nativistes de l’époque avec les Plug Uglies, avait été fondé par le terrible Bill « Le Boucher » Poole, un athlète pratiquant le pugilat qui inspira le personnage du même nom dans le film Gangs of New York de Scorcese. Poole fut finalement abattu en 1855 d’une balle dans le dos par des associés de John Morrissey, son rival.

Morrissey dirigeait les Dead Rabbits, qui se heurtait fréquemment aux Bowery Boys, qui tentaient comme eux de s’attirer les faveurs des nouveaux arrivants. Morrisey, reconnu comme un bagarreur hors-pair, a plus tard dépassé sa modeste condition en devenant membre du Congrès Américain, en grande partie grâce aux relations qu’il avait nouées avec la Tammany Hall, une organisation new-yorkaise associée au parti démocrate.
Tous les gangs de Five Points avaient leurs propres revendications, et des bagarres éclataient sans arrêt. Les Bowery Boys utilisaient la violence pour empêcher d’autres pompiers d’obtenir les contrats qu’ils convoitaient, tandis que les gangs irlandais comme les Dead Rabbits affirmaient combattre les discriminations dont ils étaient victimes.
Sans surprise, ce quartier délabré était à l’époque celui où le taux de meurtres était le plus élevé. Selon la légende, au moins un meurtre était commis chaque nuit dans l’immeuble « Old Brewery ».
Les fortes tensions identitaires ont peu à peu conduit les gangs de Five Points à s’opposer les uns aux autres. Les Bowery Boys se sont alignés sur le Parti Nativiste Américain, un groupe politique anti-catholique croyant que l’Amérique appartenait uniquement aux blancs qui l’avaient colonisé.
Mais ceux-ci se sont rapidement sentis menacés lorsque les Irlandais, victimes de la terrible famine qui frappait leur pays, ont commencé à affluer en nombre sur la côte est américaine.

De nombreuses émeutes et bagarres ont éclaté entre les Bowery Boys et les Dead Rabbits, et au cours d’une terrible bataille ayant duré deux jours, près de 1 000 personnes sont descendues dans les rues de New-York pour en découdre. À l’issue de l’affrontement, on dénombrait huit morts et près d’une centaine de blessés.
Alors que la Guerre de Sécession battait son plein en 1863, les émeutes raciales reprenaient de plus bel. Écœurés d’être réquisitionnés et envoyés sur les champs de bataille pour combattre aux côtés de l’Union, les Irlandais s’en prenaient aux populations noires de la ville, brûlaient magasins et orphelinats, et tuaient plus d’une centaine de personnes.
Durant près d’un siècle, les gangs de Five Points ont régné sans partage sur le sud de Manhattan. Les choses ont finalement changé lorsque le photographe Jacob Riis a documenté la vie des habitants du quartier au travers de son célèbre ouvrage « Comment l’autre moitié vit » et de photographies sidérantes.
En révélant le quotidien misérable des habitants de Five Points, les travaux du photographe ont poussé les pouvoirs publics à agir.

Five Points a ensuite été entièrement démoli, ses gangs ont disparu, et le visage de New-York a peu à peu évolué, pour devenir cette ville cosmopolite que nous connaissons aujourd’hui, où les inégalités et la pauvreté subsistent.
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