Au bout du monde, une plage noire cache des cuves rouillées, des bâtiments éventrés et les traces d’un cimetière englouti par une éruption. Comment une usine baleinière abandonnée depuis près d’un siècle a-t-elle pu survivre au cœur d’un volcan antarctique toujours actif ?

Une usine baleinière s’installe là où personne n’imaginerait bâtir une ville industrielle
Pour atteindre Whalers Bay, il faut franchir Neptune’s Bellows, une passe étroite qui ouvre sur la caldeira inondée de l’île de la Déception. De l’autre côté, une plage de cendres sombres s’étire au pied des reliefs volcaniques. Au début du XXe siècle, ce refuge naturel attire pourtant des baleiniers qui recherchent un port protégé des colères de l’océan Austral.
En 1912, la compagnie norvégienne Aktieselskabet Hektor y installe une station permanente. Les ouvriers découpent les baleines, chauffent leur graisse et stockent l’huile dans d’immenses réservoirs. Une véritable usine prend ainsi place au bord de la caldeira. L’activité se poursuit jusqu’en 1931, quand les navires-usines modernes rendent les installations terrestres beaucoup moins rentables.
Puis les hommes partent. Ils laissent derrière eux chaudières, ateliers et grandes cuves métalliques. Ce détail donne aujourd’hui au paysage son caractère presque irréel : l’industrie s’est arrêtée, mais son décor continue de subir le vent, les embruns et l’activité volcanique. Les éruptions suivantes transforment d’ailleurs profondément plusieurs secteurs de l’ancienne station.
Sous la cendre volcanique se cachait autrefois le plus grand cimetière de l’Antarctique
La baie abritait également un cimetière créé dès 1908. Celui-ci comptait finalement 35 sépultures, ainsi qu’un mémorial consacré à dix hommes disparus en mer. Avant que les éruptions ne l’endommagent, il constituait le plus grand cimetière connu d’Antarctique, selon une étude publiée dans la revue scientifique Polar Record par Cambridge University Press.
Mais Whalers Bay repose dans un volcan très actif à l’échelle de la péninsule Antarctique. En 1969, une éruption sous-glaciaire provoque notamment d’importants écoulements d’eau de fonte. Ces coulées ensevelissent ou emportent une partie du cimetière et frappent plusieurs bâtiments. Le paysage actuel raconte donc autant l’abandon humain que les transformations imposées par la géologie.
Après les baleiniers, des scientifiques occupent les ruines avant que le volcan ne frappe
L’histoire ne s’arrête pourtant pas en 1931. En février 1944, durant l’opération Tabarin, les Britanniques installent la Base B dans plusieurs bâtiments laissés par les baleiniers. Les équipes scientifiques y mènent ensuite des travaux de météorologie et de géologie. Une ancienne infrastructure industrielle commence ainsi une improbable seconde vie consacrée à la recherche polaire.
Cette reconversion tourne court lorsque l’île se réveille. Une éruption force les équipes à évacuer la base en décembre 1967. Elles reviennent quelque temps plus tard, mais une nouvelle crise volcanique frappe en février 1969 et endommage encore les installations. Quelques jours après, les Britanniques abandonnent définitivement la station. Le volcan vient une nouvelle fois de chasser ses occupants.
Certains fragments d’histoire refont néanmoins surface. En 2002, des chercheurs identifient, dans la station argentine voisine, une croix appartenant au baleinier norvégien Peder Knapstad. Les équipes la consolident puis la replacent à Whalers Bay. Elle rappelle que ces ruines spectaculaires ne forment pas qu’un décor : chaque morceau de métal rouillé conserve une part de mémoire humaine.
Ces ruines ne sont pas abandonnées à leur sort : elles sont désormais protégées et surveillées
Whalers Bay figure aujourd’hui comme Site et Monument historique n°71 dans le système du Traité sur l’Antarctique. Les autorités encadrent strictement les visites : elles interdisent l’accès aux bâtiments instables, demandent de ne pas toucher aux vestiges et rappellent les risques volcaniques. Certains secteurs contiennent encore des matériaux dangereux, notamment de l’amiante.
Cette protection répond à des menaces très concrètes. En décembre 2024, de nouveaux graffitis signalés sur l’ancien hangar ont rappelé la fragilité de ce patrimoine isolé. Les gestionnaires cherchent donc à préserver les ruines sans transformer Whalers Bay en musée artificiel. Dans quelques décennies, que restera-t-il de cette étrange mémoire industrielle posée sur un volcan vivant ?
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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