Bien avant ChatGPT, une étrange souris parcourait un labyrinthe en apprenant de ses erreurs. Son secret ? Des relais téléphoniques dissimulés sous un plateau. Derrière cette invention de 1950 se cache une expérience qui annonçait déjà les grandes ambitions de l’intelligence artificielle.

En 1950, Claude Shannon transforme une simple souris en une machine capable d’apprendre
Dans un atelier domestique américain, une petite souris avance entre des cloisons métalliques. Elle hésite, change de direction, puis rencontre un obstacle. Rien de spectaculaire, à première vue. Pourtant, cette scène imaginée par Claude Shannon, brillant mathématicien des Bell Labs, représente une avancée étonnante : une machine semble désormais capable de tirer des leçons de ses erreurs.
Shannon n’est pas un inventeur ordinaire. Dès 1948, ses travaux posent les fondements de la théorie moderne de l’information. Cependant, ce chercheur possède également un goût insatiable pour les automates insolites. Ainsi, avec l’aide de son épouse Betty, il entreprend en 1950 de construire Theseus, une souris électromécanique dont les capacités vont surprendre bien au-delà de son atelier.
Son nom emprunte à la mythologie grecque. Thésée avait effectivement affronté le labyrinthe du Minotaure grâce au célèbre fil d’Ariane. La création de Shannon, en revanche, n’a besoin d’aucune ficelle. Son véritable atout est une mémoire artificielle, capable de conserver les informations recueillies pendant ses déplacements. Une idée particulièrement déroutante alors que l’informatique en est encore à ses débuts.
Sous le labyrinthe, un ingénieux mécanisme remplace ce que nous appelons aujourd’hui un cerveau
Le dispositif repose sur un quadrillage de 25 cases, dont les séparations peuvent être déplacées. La souris possède un corps en bois, des moustaches métalliques et un aimant. Toutefois, sa particularité se trouve ailleurs : elle ne transporte aucun ordinateur miniature. En réalité, toute la mécanique chargée de guider ses mouvements est installée sous le plateau.
Des relais téléphoniques, semblables à ceux utilisés dans les centraux de l’époque, enregistrent les informations nécessaires au parcours. Ainsi, lorsqu’une moustache rencontre une paroi, le circuit réagit et modifie la direction de l’animal. Progressivement, les états des relais permettent de construire une mémoire du labyrinthe. Le système paraît rudimentaire, mais sa logique reste remarquablement ingénieuse.
La deuxième traversée du labyrinthe révèle une capacité qui semblait réservée aux êtres vivants
Lors de son premier voyage, Theseus explore les couloirs sans connaître la bonne route. Il rencontre donc des impasses, revient sur ses pas et cherche un nouvel accès. Puis survient le moment décisif. Une fois la destination atteinte, le trajet mémorisé lui permet de rejoindre à nouveau son objectif sans répéter les mêmes erreurs.
La démonstration impressionne suffisamment pour attirer l’attention des Bell Labs. D’ailleurs, en 1952, un film historique présente les mouvements de la souris et dévoile son mécanisme caché. Les archives du MIT Museum décrivent également un retour vers l’objectif effectué en seulement 12 à 15 secondes, sans faux mouvement, après la phase d’apprentissage.
Ce comportement ne signifie évidemment pas que Theseus possède une conscience. En effet, la machine applique des règles électriques précises, sans comprendre son environnement comme un animal. Néanmoins, elle illustre une distinction fondamentale : mémoriser une expérience permet de modifier un comportement futur. Cette démonstration préfigure ainsi certains principes de l’apprentissage automatique, même si ses mécanismes diffèrent profondément des intelligences artificielles actuelles.
Soixante-seize ans plus tard, la petite invention de Shannon raconte une autre histoire de l’IA
Theseus ne devient jamais un appareil courant. Pourtant, son importance est ailleurs. Le MIT Museum conserve cette création parmi les inventions de Shannon, tandis que le musée allemand Heinz Nixdorf MuseumsForum en présente une reproduction fonctionnelle. Cette dernière utilise cependant des microcontrôleurs modernes, preuve qu’il faut aujourd’hui d’autres composants pour faire revivre cette mécanique ancienne.
L’expérience rappelle surtout que l’intelligence artificielle ne commence pas avec les conversations numériques ou les réseaux de neurones géants. Dès 1950, quelques relais suffisaient en effet à démontrer qu’un dispositif pouvait améliorer son comportement grâce à l’expérience. Dès lors, une question s’impose : combien d’idées fondamentales de nos technologies actuelles sont nées d’expériences aussi modestes qu’une souris perdue dans un labyrinthe ?
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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