Un brochet peut avoir l’air parfaitement sain tout en concentrant un puissant neurotoxique. Dans le nord du Québec, la mise en eau d’immenses réservoirs hydroélectriques a déclenché un phénomène invisible : du mercure déjà présent dans les sols s’est brusquement invité dans la chaîne alimentaire.

Quand des milliers de kilomètres carrés passent sous l’eau, la chimie de la forêt bascule
Au début des années 1970, le chantier du complexe La Grande bouleverse la Baie-James. Barrages, digues et détournements de rivières font apparaître d’immenses réservoirs là où s’étendaient auparavant des sols boréaux et des végétaux. Le paysage change en quelques années. Sous la surface, pourtant, une transformation bien plus discrète commence.
Le mercure n’arrive pas soudainement avec les centrales. Il existe déjà dans l’environnement, apporté notamment par des phénomènes naturels et par le transport atmosphérique. Mais lorsqu’un territoire est noyé, la décomposition de la matière organique immergée stimule des microorganismes capables de transformer ce mercure en méthylmercure, beaucoup plus facilement assimilé par le vivant.
Commence alors une sorte d’ascenseur biologique. Le contaminant passe des microorganismes aux petits organismes aquatiques, puis aux poissons qui les mangent. À chaque étage de cette chaîne, il se concentre davantage. Le phénomène atteint particulièrement les grands poissons prédateurs, parmi lesquels le doré jaune, le touladi et le grand brochet.
Dans le brochet, le contaminant grimpe jusqu’à des niveaux impossibles à voir à l’œil nu
Pour mesurer l’ampleur du phénomène, les scientifiques ont suivi plus de 37 000 poissons du complexe La Grande entre 1978 et 2012. Le résultat est spectaculaire : après la mise en eau, les concentrations moyennes en mercure ont augmenté dans toutes les espèces étudiées, atteignant jusqu’à huit fois celles observées dans certains lacs naturels voisins.
Le piège est que rien ne trahit cette contamination dans l’assiette. Le poisson ne change ni de couleur ni d’odeur. Chez les espèces piscivores, les concentrations maximales ont atteint plusieurs microgrammes par gramme dans certaines situations. Le méthylmercure, lui, est neurotoxique, ce qui transforme un problème écologique invisible en véritable question de santé publique.
Pour les Cris de la Baie-James, le problème touche aussi une alimentation et un mode de vie
Cette contamination n’apparaît pas dans un territoire vide. Le poisson constitue depuis longtemps une ressource alimentaire traditionnelle pour les communautés cries de la Baie-James. Une étude réalisée au milieu des années 1970 estimait qu’il représentait alors 15 à 20 % des aliments provenant du territoire consommés par les Cris.
Le mercure était d’ailleurs surveillé avant même le remplissage des grands réservoirs. Des teneurs élevées avaient déjà été détectées dans certains poissons de la région. L’aménagement hydroélectrique a ajouté une nouvelle source d’exposition, suffisamment préoccupante pour mener en 1986 à une convention sur le mercure entre les Cris, le gouvernement du Québec et Hydro-Québec.
La difficulté dépasse alors la simple consigne « mangez moins de poisson ». Réduire cette consommation peut aussi priver les habitants d’un aliment nutritif et culturellement important. Les programmes de suivi ont donc cherché à concilier réduction de l’exposition et maintien de la pêche, notamment grâce à des recommandations adaptées aux espèces et aux secteurs concernés.
Le mercure finit par redescendre, mais certains poissons portent l’empreinte du barrage durant une génération
Le phénomène possède heureusement une limite dans le temps. Chez les poissons non prédateurs, les concentrations retrouvent généralement des niveaux comparables aux milieux naturels après 10 à 20 ans. Chez les espèces qui mangent d’autres poissons, le retour est beaucoup plus lent : les études du complexe La Grande indiquent généralement vingt à une trentaine d’années.
Cette lente décrue laisse une leçon étonnamment actuelle. Inonder un territoire ne se résume pas à déplacer une ligne sur une carte : cela peut modifier sa chimie pendant des décennies. Les évaluations canadiennes du mercure rappellent d’ailleurs que de nouveaux réservoirs peuvent reproduire ce mécanisme. Une forêt noyée continue donc, longtemps, à raconter son histoire dans les poissons.
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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