À plus de 3 000 mètres sous la surface de l’océan Pacifique, des chercheurs américains ont officiellement décrit trois espèces de poissons inédites. Ces créatures gélatineuses, filmées dès 2019 par des robots sous-marins, confirment ainsi une biodiversité abyssale encore très mal connue de la communauté scientifique mondiale.

Filmés en 2019, nommés en 2025 : le long chemin pour identifier trois poissons fantômes des profondeurs
En 2019, le robot sous-marin Doc Ricketts du MBARI croise un petit poisson rose bosselé au fond du canyon de Monterey. Il évolue à 3 268 mètres de profondeur, au large de la Californie. À ce moment, rien ne signale encore une espèce inconnue de la science.
Des années d’analyses génétiques, de scans micro-CT et de mesures morphologiques minutieuses sont ensuite nécessaires pour trancher. En août 2025, la revue Ichthyology and Herpetology publie les résultats. Cette publication collective réunit des chercheurs de l’université SUNY Geneseo, de l’université du Montana et de celle d’Hawaï.
Un trio hors normes : rose, noir, élancé, chacun cache une adaptation vitale aux abysses
Le premier, Careproctus colliculi, dit le poisson-escargot bosselé, mesure 9,2 centimètres. Sa peau rose et lâche, ses grands yeux globuleux et ses 22 rayons de nageoires lui donnent une allure presque souriante. La biologiste Mackenzie Gerringer, qui dirige l’étude, le qualifie d’« adorable ».
Le deuxième, Careproctus yanceyi, arbore une robe entièrement noire. Sa bouche horizontale et sa morphologie allongée en font un animal discret, parfaitement adapté aux courants froids des profondeurs. Le troisième, Paraliparis em, intrigue davantage encore : son corps élancé et aplati dépourvu de disque ventral s’écarte d’une structure pourtant caractéristique des Liparidés.
Les scientifiques ont ainsi collecté ces trois espèces lors de la même expédition en 2019, dont deux grâce au submersible habité Alvin sur le site Station M, à 4 000 mètres de fond. Leur coexistence sur une zone étudiée depuis plus de trente ans surprend les chercheurs eux-mêmes.
Station M, l’un des fonds marins les plus surveillés du monde, recèle encore des espèces inconnues
Station M est un observatoire abyssal unique. Des instruments y collectent des données depuis plus de trois décennies. Pourtant, lors d’une seule plongée, les chercheurs ont identifié deux espèces entièrement nouvelles parmi les écosystèmes du plancher océanique.
Pour la biologiste Gerringer, ce résultat illustre parfaitement les limites actuelles de nos connaissances. En effet, seuls 5 % des fonds marins font l’objet d’une cartographie précise, selon les estimations scientifiques. Les abysses constituent ainsi la plus grande zone d’habitat de la planète, et demeurent toutefois un territoire largement inexploré.
Ces trois poissons gélatineux supportent une pression 800 fois supérieure à la pression atmosphérique
Leur corps gélatineux, sans écailles ni arêtes, ne trahit aucun défaut d’évolution. Il représente au contraire une adaptation remarquable. Ces structures aident en effet les poissons-escargots à tolérer des pressions jusqu’à 800 fois supérieures à celles que nous subissons à la surface, dans un froid proche de 2 °C.
Leurs nageoires pectorales développées ne servent pas uniquement à se propulser. Dans l’obscurité totale des abysses, elles fonctionnent aussi comme des organes sensoriels : certains poissons perçoivent ainsi leur environnement en « goûtant » l’eau, ce qui compense l’absence complète de lumière solaire.
Toutefois, ces découvertes soulèvent une question urgente. L’exploitation minière des grands fonds marins se développe activement, menaçant des écosystèmes encore largement incompris. Trouver trois espèces inédites dans une zone bien documentée rappelle donc combien protéger les abysses constitue désormais une priorité scientifique et environnementale incontournable.
Par Eric Rafidiarimanana, le
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