Ensemble de rites apparus à la toute fin du XIXe siècle chez les tribus millénaires d’Océanie, le culte du cargo constituait une réponse à la colonisation européenne, et aux profonds bouleversements économiques et culturels l’accompagnant.
DE NOUVELLES RÉALITÉS
Lorsque les Occidentaux commencent à s’installer massivement sur les îles d’Océanie, le choc culturel est de taille pour les peuples locaux. Ces derniers ignorent tout des modalités de production de leurs biens, et le nouveau style de vie importé par les colons bouleverse profondément leur quotidien.
Les nouvelles réalités imposées par les gouvernements coloniaux (économie de marché, privatisation des terres…) vont à l’encontre des fondements du mode de vie mélanésien, basé sur les valeurs d’échange, de réciprocité et de redistribution.
Le culte du cargo est le fruit de la fusion des enseignements religieux prêchés par les missionnaires chrétiens, des croyances mythologiques millénaires des autochtones et de la technologie occidentale permettant la livraison abondante de vivres et d’équipement (par cargo puis par avion) qui poussent les communautés locales à penser qu’il s’agit d’une volonté divine.

Il se traduit dès la fin du XIXe par l’imitation des attitudes et coutumes occidentales. Pensant s’attirer les faveurs des divinités qui ravitaillaient richement les Européens, les communautés locales se mettent par exemple à couper des fleurs pour les mettre dans des vases, persuadés que cela constitue une étape essentielle du « rituel » des colons.
Leurs prophètes les poussent parfois à s’exiler dans des lieux reculés ou à brûler leurs cultures, ce qui force les colons à les ravitailler afin d’éviter une famine : une habitude qui les conforte dans leur attitude et les persuade que la divinité a entendu leur demande et choisi de la satisfaire.
Cette croyance millénariste, apparue sur l’île de Tanna, va être adoptée par la quasi-totalité des peuples de Mélanésie, de la Papouasie Nouvelle Guinée aux îles Fidji, au cours du XXe siècle.

UN SECOND SOUFFLE
Pendant la Seconde Guerre mondiale, la forte présence des Américains et des Japonais sur les îles du Pacifique et l’imposante logistique qu’ils déploient offre un second souffle au culte du cargo, comme l’écrit l’historien Peter Lawrence en 1974 :
« Les autochtones ne pouvaient pas imaginer le système économique qui se cachait derrière la routine bureaucratique et les étalages des magasins, rien ne laissait croire que les Blancs fabriquaient eux-mêmes leurs marchandises. On ne les voyait pas travailler le métal ni faire les vêtements et les communautés locales ne pouvaient pas deviner les procédés industriels permettant de fabriquer ces produits. Tout ce qu’elles voyaient, c’était l’arrivée des navires et des avions. »
Leurs membres remarquent que les radio-opérateurs japonais et américains semblent obtenir le parachutage de provisions et de médicaments en utilisant un poste radio-émetteur, ce qui va les pousser à fabriquer de fausses cabines et de faux micros et à les imiter pour tenter de bénéficier des mêmes faveurs. Ces derniers iront jusqu’à créer de fausses pistes d’atterrissage afin que d’hypothétiques avions envoyés suite à leurs demandes puissent venir les ravitailler.
Bien que le culte du cargo ait largement perdu de sa ferveur suite à la proclamation de l’indépendance des îles mélanésiennes en 1980, il reste encore aujourd’hui un moyen pour leurs habitants de dénoncer les inégalités engendrées par l’économie de marché et jouit toujours d’une certaine popularité chez plusieurs groupes océaniens.
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