Depuis l’invasion russe de l’Ukraine, Berlin accélère son réarmement et ouvre un nouveau débouché à ses usines. Dans une économie fragilisée par l’énergie chère, la concurrence chinoise et la crise automobile, la défense devient un levier industriel autant qu’un choix stratégique.

En 2022, 100 milliards ont changé la donne et remis la défense au centre d’un débat gelé en Allemagne
Le tournant part d’un choc géopolitique clair. En mars 2022, Berlin lance un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour moderniser la Bundeswehr. Deux ans plus tard, l’Allemagne atteint aussi l’objectif de l’OTAN, avec 2 % du PIB consacré à la défense.
Ce choix rompt avec une retenue historique. Longtemps, la défense est restée un secteur sensible en Allemagne. Pourtant, la guerre en Ukraine a déplacé le débat. Désormais, la sécurité nationale entre dans les calculs industriels, et plus seulement dans les discours diplomatiques.
Faible demande, énergie chère, Chine offensive : l’industrie allemande voit dans la défense une issue rapide
Ce basculement arrive au pire moment pour l’industrie classique. Dans l’automobile, les commandes reculent, les investissements quittent le pays et les suppressions d’emplois se multiplient. La filière auto subit à la fois la concurrence chinoise, les coûts élevés et la transition électrique.
En parallèle, une partie des usines tourne en dessous de ses capacités. Les machines attendent, les marges fondent et la visibilité reste faible. Dans ce contexte, l’argent public militaire offre ce que beaucoup cherchaient : des volumes, des contrats longs et un marché moins cyclique.
Pour certains sous-traitants, le virage n’a plus rien d’abstrait. Il s’agit de remplir les carnets et de préserver les compétences. Ainsi, la voie défense apparaît comme une porte de sortie crédible, même si elle ne remplace pas à elle seule l’ensemble du moteur exportateur allemand.
Deutz investit dans les drones, Volkswagen teste le terrain : la reconversion sort déjà des discours
Chez Deutz, la bascule est déjà visible. Le motoriste de Cologne, fondé en 1864, a renforcé ses positions dans les drones. Après le rachat de Sobek en 2025, il a aussi pris une participation dans Tytan. Le signal industriel est net.
Volkswagen avance plus prudemment, mais le mouvement existe. Le groupe a présenté des prototypes à un salon de sécurité pour tester le marché. Ensuite, le site d’Osnabrück, menacé après 2027, pourrait accueillir des activités liées au militaire. La reconversion concrète commence.
Croissance, emplois, innovation : la défense peut aider l’industrie allemande, mais le virage reste délicat
Sur le papier, le bénéfice dépasse les seules commandes d’armes. La défense peut soutenir l’investissement, préserver des emplois qualifiés et accélérer certaines technologies duales. Un effet de croissance reste donc possible, surtout si la production et la recherche se localisent davantage en Europe.
Toutefois, l’équation reste serrée. Les programmes militaires demandent du temps, des chaînes fiables et des achats coordonnés. Si l’Europe importe trop ou décide trop lentement, le rebond industriel sera plus faible que prévu et l’effet sur l’emploi mettra du temps à apparaître.
Berlin parie donc sur un double mouvement : se protéger davantage et redonner un horizon à ses usines. Reste une limite majeure. Toutes les entreprises ne pourront pas suivre ce virage sensible, coûteux et réglementé. Le tabou recule, mais la sélection industrielle commence déjà.
Par Eric Rafidiarimanana, le
Étiquettes: défense européenne, industrie allemande
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