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“Le voyage en taxi que je n’oublierai jamais”, témoignage bouleversant d’une ultime rencontre

Lorsqu’il était chauffeur de taxi à Minneapolis, Kent Nerburn a réalisé une course qui a bouleversé sa vie. Il témoigne :

« Il y a vingt ans, je conduisais un taxi pour gagner ma vie. C’était une vie de cowboy, de joueur, destinée à quelqu’un qui refusait d’être dirigé, le mouvement constant, un frémissement similaire à un lancer de dés lorsqu’un nouveau passager pénétrait dans mon taxi.

Ce que j’ignorais quand j’ai choisi ce travail, c’est qu’il s’apparentait à un ministère. Parce que j’exerçais de nuit, mon taxi est devenu un confessionnal roulant. Les passagers embarquaient, s’asseyaient derrière moi de façon totalement anonyme et me racontaient leur vie.

Nous étions comme deux étrangers dans un train, le passager et moi, baroudant dans la nuit, nous nous révélions des histoires intimes que nous n’aurions jamais imaginé partager à la lumière du jour. J’ai rencontré des gens aux vies fascinantes, anoblissantes, des vies qui m’ont fait rire et qui m’ont fait pleurer. Mais aucune de ces vies ne m’a plus touché que celle de cette femme que j’ai transportée lors d’une chaude nuit d’août.

Je répondais à un appel venu d’un petit quadruplex en briques situé dans une partie calme de la ville. Je pensais que j’allais chercher des fêtards, ou quelqu’un qui venait d’avoir une dispute amoureuse, ou encore une personne qui devait travailler tôt dans une usine de la zone industrielle de la ville.

Quand je suis arrivé, l’immeuble était sombre, mis à part une petite lumière qui illuminait une pièce du rez-de-chaussée. Dans ces circonstances, de nombreux chauffeurs auraient klaxonné une ou deux fois, attendu une petite minute, puis se seraient enfuis. De nombreuses options négatives se présentent à un chauffeur qui se rend près d’un immeuble sombre à 2h20 du matin.

Mais j’avais déjà vu trop de gens prisonniers d’une vie de pauvreté qui dépendaient d’un taxi, leur seul moyen de transport. À part si une situation représentait un véritable danger, je me rendais toujours à la porte pour trouver le passager. Cette personne pourrait avoir grandement besoin de mon assistance. Ne voudrais-je pas qu’un chauffeur fasse la même chose si mon père ou ma mère l’avait appelé ?

Alors j’ai marché jusqu’à la porte puis j’ai toqué.

“Juste une minute”, a répondu une voix frêle et âgée. Je pouvais entendre le son de quelque chose qui était traîné au sol. Après une longue pause, la porte s’est ouverte. Une petite femme d’environ 80 ans se tenait devant moi. Elle portait une robe imprimée et une toque munie d’un voile, comme on pourrait en trouver dans un magasin de costumes, un magasin de seconde main ou dans un film des années 40. À côté d’elle se trouvait une petite valise en nylon. Le son que j’avais entendu auparavant, c’était elle qui la tirait sur le sol.

On aurait dit que personne n’avait vécu dans l’appartement depuis des années. Tous les meubles étaient recouverts de draps. Il n’y avait aucune horloge au mur, aucune décoration et aucun ustensile sur les comptoirs. Une boîte en carton remplie de photographies et de verres était placée dans un coin.

“Pouvez-vous porter mon sac jusqu’à la voiture ?”, m’a-t-elle dit, “J’aimerais avoir un petit moment seule, pouvez-vous ensuite revenir pour m’aider ? Je ne suis pas très forte.”

J’ai emporté la valise dans la voiture puis j’ai été l’aider. Elle m’a pris par le bras et nous avons marché lentement en direction du trottoir. Elle n’arrêtait pas de me remercier pour ma gentillesse.

“Ce n’est rien”, lui ai-je dit. “J’essaye juste de traiter mes passagers comme j’aimerais que l’on s’occupe de ma mère.”

“Oh, vous êtes un si bon garçon”, m’a-t-elle dit. Tant de louanges et d’appréciation m’auraient presque embarrassé.  

Lorsque nous sommes montés dans le taxi, elle m’a donné une adresse puis m’a demandé : “Pouvez-vous passer par le centre-ville ?”

“Ce n’est pas le chemin le plus court”, lui ai-je répondu.

“Oh ce n’est pas grave, a-t-elle dit, je ne suis pas pressée, je me rends dans une maison de retraite.”

J’ai regardé dans le rétroviseur. Ses yeux étaient luisants. “Je n’ai plus de famille”, elle continua. “Le médecin a dit que je devrais aller à l’hospice. Il dit qu’il ne me reste pas beaucoup de temps.”

J’ai discrètement éteint le taximètre. “Quelle route aimeriez-vous emprunter ?”, je lui ai demandé.

Pendant les deux heures suivantes, nous avons roulé dans la ville. Elle m’a montré l’immeuble où elle avait travaillé en tant qu’opérateur d’ascenseur. Nous avons traversé le quartier où elle et son mari avaient vécu lorsqu’ils venaient juste de se marier. Elle m’a demandé de m’arrêter devant un entrepôt de meubles qui étaient auparavant une salle de bal où elle avait dansé durant sa jeunesse.

Parfois, elle voulait que je ralentisse devant un immeuble ou un coin de rue particulier, puis elle fixait l’obscurité dans un silence profond.

Lorsque les premiers rayons de soleil sont apparus à l’horizon, elle a soudainement dit : “Je suis fatiguée, nous pouvons y aller maintenant.”

Nous avons roulé en silence jusqu’à l’adresse qu’elle m’avait donnée. C’était un bâtiment assez bas, ressemblant à une petite maison de convalescence avec un passage sous un portique. Deux agents hospitaliers se sont dirigés vers le taxi dès que nous nous sommes garés. Sans m’attendre, ils ont ouvert la porte pour aider la femme. Ils étaient pleins de sollicitude et attentifs, ils surveillaient tous ses mouvements. Ils l’attendaient sûrement ; elle les avait peut-être appelés juste avant que nous partions de chez elle.

J’ai ouvert le coffre puis j’ai emporté la petite valise jusqu’à la porte. La femme avait déjà été installée dans un fauteuil roulant.

“Combien est-ce que je vous dois ?”, m’a-t-elle demandé en fouillant dans son sac à main.

“Rien”, lui ai-je dit.

“Il faut bien que vous gagniez votre vie”, m’a-t-elle répondu.

Sans réfléchir, je me suis baissé pour la prendre dans mes bras. “Vous avez donné un petit moment de bonheur à une vieille dame, m’a-t-elle dit, merci.”

Tout était dit. J’ai serré sa main, puis j’ai marché dans la lumière tamisée du matin. J’ai pu entendre la porte se fermer derrière moi. C’était le même son que la fin d’une vie.

Je n’ai transporté aucun autre passager ce jour-là. J’ai conduit sans but, perdu dans mes pensées. Le reste de la journée, j’ai eu beaucoup de mal à parler. Et si un chauffeur énervé avait récupéré cette femme, s’il avait été impatient de terminer sa journée ? Et si j’avais refusé cette course, ou si je n’avais klaxonné qu’une fois avant de m’enfuir ? Et si j’avais été de mauvaise humeur et que j’avais refusé d’engager une conversation avec elle ? Combien de moments similaires avais-je manqués, ou tout simplement n’avais-je pas réussi à saisir ?

Nous sommes conditionnés à penser que notre vie gravite autour d’instants magiques. Mais les instants magiques nous capturent souvent lorsque nous nous y attendons le moins. Quand cette femme m’a enlacé et m’a dit que je lui avais apporté un moment de bonheur, c’était possible de croire que j’avais été mis sur Terre dans le seul but de lui offrir cette dernière virée.

Je ne pense pas avoir fait quelque chose dans ma vie de plus important. »

 

Véritable leçon de vie, ce témoignage aussi sublime qu’inspirant pousse à la réflexion et nous apprend à saisir chaque instant de bonheur. À la rédaction, nous avons été profondément touchés. À notre tour de porter ce message.

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