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Quand les terribles meurtres d’Agatha Christie inspirent de véritables assassinats

Si l’écrivain s’inspire souvent de son expérience ou de la réalité pour imaginer ses romans, l’inverse est aussi possible. Et lorsqu’il s’agit d’histoires de meurtres, la réalité peut devenir très glauque…

Le poison, l’arme fétiche des assassins d’Agatha Christie

Agatha Christie a écrit plus d’une cinquantaine de romans policiers et bien sûr, toutes les victimes ne sont pas empoisonnées. Cependant, le poison reste l’arme la plus couramment utilisée, qu’il suinte de la tapisserie, soit ingurgité ou dilué dans le dernier verre du soir.

Il faut dire qu’Agatha Christie travailla comme assistante en pharmacie au cours des deux Guerres mondiales, où elle acquit une connaissance étendue et précise des produits chimiques, qu’elle mit ensuite à profit dans ses récits. Dosages, réactions et taux de mortalité sont ainsi très réalistes, à quelques exceptions près.

L’affaire du Cheval pâle

En 1961, Agatha Christie publie Le Cheval pâle, son seul roman où le meurtrier utilise du thallium pour empoisonner ses victimes. Découvert un siècle plus tôt, ce métal lourd n’intéressait personne jusqu’à la parution de ce roman. En effet, la même année, un garçon de 14 ans, appelé Graham Young, commence à tenter d’empoisonner des gens de la même façon… Trois personnes en mourront et un nombre incalculable en seront intoxiquées.

Graham Youg fut condamné à purger sa peine de prison dans un asile. Lors de son procès, le pathologiste Hugh Molesworth-Johnson soulève une question inquiétante : les descriptions et les dosages sont si précis dans le roman de Christie, qu’on pourrait en effet se demander si le garçon ne s’en est pas inspiré pour perpétrer ses crimes…

Mais qui est Graham Young ?

Graham Young passe pour avoir toujours été un garçon atypique. Vivant dans la banlieue de Londres, il passe le plus clair de son temps dans les librairies à étudier des textes médicaux dès son plus jeune âge. A 11 ans, il reçoit de son père une panoplie de chimiste en récompense de ses bons résultats scolaires. Il effectue ses premiers essais sur son meilleur ami, Christopher William, auquel il offre un jour une part de gâteau. Young note scrupuleusement les symptômes et William se remet.

Avant de passer aux expériences sur l’homme, Graham Young s’est livré à des tests divers sur des souris, des insectes et des plantes : antimoine, belladone, thallium… Ce dernier est particulièrement dangereux car il attaque les cellules nerveuses et ne peut se détecter ni à l’odeur, ni au goût. Il engourdit les mains, gêne le langage et entraîne la léthargie. S’il est ingéré, de petites doses peuvent se révéler mortelles en 2 ou 3 semaines, et la mort passe pour une crise d’épilepsie ou pour une encéphalite.

Sa sœur, son père, sa belle-mère… Graham empoisonne tout le monde et tous tombent gravement malades. Heureusement, Young est arrogant et apporte un jour ses poisons à l’école pour frimer, ce qui met la puce à l’oreille du médecin de la famille. Cependant, sa belle-mère ne s’en remettra pas et finira par mourir.

Graham Young, condamné à 14 ans

Expliquant aux psychiatres qu’il aime la sensation de pouvoir que lui procure la connaissance du poison et qu’il s’agit d’une véritable addiction, Graham est envoyé à 14 ans à Broadmoor, un asile pour les criminels fous. Il ne devait pas sortir avant ses 30 ans, mais 8 ans après son internement, il est jugé guéri. Pourtant, il avait été surpris à verser du détergent dans le café d’une infirmière et cultivait de la belladone au sein de la prison…

Graham Young sort donc de l’asile à 23 ans. Il trouve un emploi au nord de Londres dans la John Hadland Photographic Instrumentation Compagny. Son futur patron s’inquiète du fait qu’il s’agisse du premier emploi du jeune homme à cet âge et téléphone à son psychiatre, qui ne révélera rien des crimes de Young… Personne ne s’inquiète du fait que le thallium fait partie des produits couramment utilisés dans une usine de lentilles photographiques.

Graham Young récidive

Un mois après l’arrivée de Young dans l’entreprise, les employés commencent à tomber malades. Son manager part en vacances peu après et se remet, mais rechute gravement à son retour au travail, lorsque Young recommence à lui servir le thé… Il meurt 8 jours plus tard, et les médecins croient à une bronchopneumonie. Fred Biggs succombera également.

Tous malades, les employés pensent que l’usine est toxique, peut-être irradiée. Des professionnels viennent analyser le terrain et ne découvrent rien. Lors d’une réunion entre les scientifiques et les employés, Young met volontairement les scientifiques sur la piste du thallium, ce qui interpelle le médecin de l’équipe. Après avoir averti les autorités, le passé de Young est mis au jour. En perquisitionnant sa chambre, la police découvre un carnet avec de nombreux détails explicites : les doses, les symptômes, les victimes…

En 1972, Young est donc condamné à la prison à perpétuité. Son procès est extrêmement médiatisé et Agatha Christie déplore publiquement son éventuel rôle dans la naissance des idées criminelles de Graham Young. Le Daily Mail publie une liste des similitudes entre l’histoire du Cheval pâle et les agissements de Young. Pour les pathologistes, le roman est la source de connaissance la plus précise sur le thallium. Mais Young ne déclarera jamais rien de clair à ce sujet.

En 1977, une infirmière lit Le Cheval pâle et y reconnaît les mêmes symptômes que chez l’un de ses patients. Young, expert en la matière, est alors interrogé à la prison voisine de Wormwood Scrubs. Les tests sont positifs. Young meurt d’une crise cardiaque à 42 ans. Il semble avoir trouvé un successeur en 2005 au Japon chez une adolescente de 16 ans qui empoisonna sa mère. Elle tenait un blog relatant tous les symptômes et citait dans ses lectures une biographie de Young et Le Cheval pâle d’Agatha Christie